Qu'est-ce que la lutte intégrée contre les ravageurs (IPM) et en quoi est-elle importante pour les agriculteurs ?

Qu'est-ce que la lutte intégrée contre les ravageurs (IPM) et en quoi est-elle importante pour les agriculteurs ?

La lutte contre les nuisibles a longtemps été considérée comme un problème simple, avec une solution tout aussi simple : appliquer un pesticide, éliminer le nuisible, passer à autre chose. Pendant une grande partie du XXe siècle, cette approche a plutôt bien fonctionné, du moins à court terme. Les insecticides à large spectre étaient bon marché, efficaces et largement disponibles. L'idée selon laquelle la lutte contre les nuisibles pouvait passer par autre chose qu'une intervention chimique relevait essentiellement de la théorie.


Ce modèle a fait long feu. La résistance aux pesticides, les contraintes réglementaires, les exigences en matière d'accès au marché, les pressions environnementales et la hausse du coût des intrants chimiques ont rendu l'approche « pulvériser et oublier » insoutenable tant sur le plan économique qu'agronomique. Elle a été remplacée par la lutte intégrée contre les ravageurs, ou LIR.

La lutte intégrée contre les ravageurs (IPM) n'est ni un produit, ni un protocole, ni une certification. Il s'agit d'un cadre décisionnel : une approche structurée et fondée sur des données scientifiques de la gestion des populations de ravageurs, qui s'appuie sur la compréhension des mécanismes écologiques, les seuils économiques, les données de surveillance et l'ensemble des stratégies de lutte disponibles. Pour les producteurs professionnels, elle représente à la fois un changement de philosophie et une évolution pratique ; il est de plus en plus essentiel pour toute personne travaillant dans le secteur de la production agricole moderne d'en comprendre les mécanismes.

 

Définition de la lutte intégrée contre les ravageurs : ce que cela signifie réellement

Le terme « lutte intégrée contre les ravageurs » a été officialisé dans les années 1950, à la suite de recherches entomologiques et de la prise de conscience que le recours exclusif aux pesticides chimiques créait autant de problèmes qu’il n’en résolvait. L’idée fondatrice était d’ordre écologique : les populations de ravageurs n’existent pas de manière isolée. Elles s’inscrivent dans des systèmes complexes, où elles interagissent avec les plantes hôtes, les ennemis naturels, les concurrents, les conditions environnementales et les interventions humaines ; pour les gérer efficacement, il faut donc comprendre ces interactions plutôt que de se contenter de cibler le ravageur de manière isolée.

Le mot « intégré » est ici essentiel. La lutte intégrée contre les ravageurs (IPM) intègre plusieurs stratégies de lutte au sein d’un programme cohérent. Cela ne signifie pas pour autant renoncer totalement aux pesticides ; il s’agit là d’une idée fausse très répandue. Cela signifie utiliser les pesticides de manière sélective, comme un outil parmi d’autres, en s’appuyant sur des données de surveillance et en se fondant sur des seuils économiques plutôt que sur des calendriers de pulvérisation fixes.

L'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) définit la lutte intégrée contre les ravageurs (IPM) comme « l'examen minutieux de toutes les techniques de lutte contre les ravageurs disponibles, suivi de la mise en œuvre de mesures appropriées visant à freiner le développement des populations de ravageurs et à maintenir l'utilisation des pesticides et autres interventions à des niveaux économiquement justifiés, tout en réduisant ou en minimisant les risques pour la santé humaine et l'environnement ». Cette définition rend compte à la fois de l'ambition écologique et du pragmatisme économique qui font de l'IPM une approche pratique plutôt que purement théorique.

 

Les quatre piliers de la lutte intégrée contre les ravageurs

Les programmes de lutte intégrée contre les ravageurs (IPM) reposent généralement sur quatre composantes interdépendantes. Il est essentiel de bien comprendre chacune d'entre elles et leurs interactions pour saisir pourquoi l'IPM donne de bons résultats là où les approches reposant uniquement sur les produits chimiques s'avèrent de moins en moins efficaces.

1. Prévention et lutte non chimique

La mesure de lutte contre les nuisibles la plus efficace est celle qui empêche ces derniers de s'implanter dès le départ.

Lutte culturale : les pratiques de gestion visant à réduire la pression exercée par les ravageurs avant qu'elle ne devienne un problème constituent le fondement de tout programme de lutte intégrée contre les ravageurs (IPM). Dans les environnements de culture commerciale, cela comprend :

a.     La rotation des cultures pour briser les cycles des ravageurs et des maladies

b.     Sélection de plantes spécifiques résistantes aux ravageurs et aux maladies

c. Protocoles d'assainissement visant à éliminer les sites d'hivernage et les sources d'inoculum

d.     Espacement adéquat des plants pour favoriser la circulation de l'air dans la canopée

e.     Irrigation optimisée pour réduire l'humidité

f.      Procédures de quarantaine applicables au matériel végétal importé.

Les mesures de lutte culturale sont souvent sous-estimées car elles sont invisibles. Leur efficacité se mesure au nombre de foyers de ravageurs évités plutôt qu’au nombre de ravageurs visiblement éliminés. Mais l’argument économique est simple : empêcher un ravageur de s’implanter revient presque toujours moins cher que d’éliminer celui qui s’est déjà établi.

2. Suivi et seuils économiques

La lutte intégrée contre les ravageurs (IPM) est une approche fondée sur les données. Dans un programme IPM bien mené, les décisions relatives aux traitements ne sont pas prises en fonction d'un calendrier. Elles sont prises en fonction des données de surveillance qui indiquent à l'agriculteur ce qui se passe réellement dans la culture, et non ce que l'on suppose qu'il s'y passe.

La surveillance consiste généralement à utiliser des pièges adhésifs pour les insectes volants, à effectuer des inspections régulières des cultures afin d'évaluer les populations de ravageurs et d'insectes utiles, et à recourir à des seuils économiques (SE) pour orienter la prise de décision. Un seuil économique correspond à la densité de population d'un ravageur à partir de laquelle le coût d'une intervention de lutte est justifié par les dégâts qui seraient autrement causés à la culture. En dessous du seuil, aucune mesure n’est prise. Au-delà, une intervention est justifiée. Ce concept constitue l’une des contributions les plus importantes de la lutte intégrée contre les ravageurs (IPM) à l’agronomie commerciale.

Le cadre des seuils économiques permet d'éviter deux erreurs tout aussi coûteuses l'une que l'autre : intervenir trop tôt (gaspiller de l'argent dans des traitements inutiles) et intervenir trop tard (laisser les populations dépasser le seuil à partir duquel la lutte devient réalisable). Dans la production sous serre, où les populations de ravageurs peuvent doubler en quelques jours, une surveillance précise et des interventions rapides fondées sur ces seuils sont essentielles.

3. Lutte biologique

La lutte biologique consiste à utiliser des organismes vivants (prédateurs, parasitoïdes, nématodes et champignons) pour réduire les populations de ravageurs. C'est le volet de la lutte intégrée contre les ravageurs (IPM) qui a connu les progrès les plus spectaculaires en matière d'application commerciale au cours des trois dernières décennies, grâce notamment au développement d'insectes et d'acariens utiles élevés à des fins commerciales, pouvant être introduits directement dans les cultures.

Les agents de lutte biologique agissent selon plusieurs mécanismes.

a.     Prédateurs : tels que les acariens prédateurs (Phytoseiulus persimilis, Neoseiulus californicus), les punaises prédatrices (Orius insidiosus), et les coléoptères prédateurs (Cryptolaemus montrouzieri) se nourrissent directement des organismes nuisibles.

b.  Les parasitoïdes: tels qu’Encarsia formosa contre l’aleurode, Aphidius colemani contre les pucerons et Diglyphus isaea contre les mineuses. Ils pondent leurs œufs à l’intérieur ou à la surface des hôtes nuisibles, et la larve du parasitoïde en développement tue l’hôte au cours de son développement.

c.     Entomopathogènes: notamment les nématodes entomopathogènes (espèces du genre Steinernema et Heterorhabditis) et les champignons entomopathogènes, qui infectent et tuent les insectes nuisibles par des mécanismes biologiques.

Le principal avantage de la lutte biologique réside dans le fait qu’elle s’auto-alimente au sein du système : un prédateur qui se reproduit dans la culture continue d’assurer la lutte bien au-delà de son introduction initiale. La principale contrainte réside dans le fait que les agents biologiques sont sensibles aux perturbations. Les pesticides à large spectre tuent les organismes utiles en même temps que les ravageurs, ce qui explique pourquoi la lutte chimique et la lutte biologique doivent être soigneusement coordonnées dans le cadre d’une gestion intégrée des ravageurs (GIR).

4. Lutte chimique

Les pesticides chimiques continuent de faire partie de la panoplie de mesures de la lutte intégrée contre les ravageurs (IPM), mais leur rôle est fondamentalement différent de celui du modèle de pulvérisation programmée qu'ils remplacent. Dans le cadre de l'IPM, l'intervention chimique est réservée aux situations où les données de surveillance indiquent que les populations de ravageurs ont dépassé les seuils économiques et que les mesures de lutte biologique ou culturales s'avèrent insuffisantes pour les ramener dans des limites acceptables.

Lorsqu'une intervention chimique s'avère nécessaire, le choix du produit est tout aussi important que le moment choisi pour l'application. Les pesticides sélectifs, qui ciblent des groupes d'organismes nuisibles spécifiques tout en ayant un impact minimal sur les insectes utiles, sont nettement préférés aux produits à large spectre. La gestion de la résistance aux pesticides (alternance des modes d'action, limitation de la fréquence d'application, utilisation de doses minimales efficaces) est intégrée au programme dès le départ, plutôt que d'être abordée de manière réactive lorsque la résistance apparaît.

 

Pourquoi la lutte intégrée contre les ravageurs est-elle importante pour les producteurs commerciaux ?

Les arguments en faveur de la lutte intégrée contre les ravageurs (IPM) dans la production commerciale ne sont plus principalement d'ordre philosophique ; ils sont désormais d'ordre économique et réglementaire. Plusieurs pressions convergentes ont fait de l'IPM moins un choix qu'une nécessité pour les producteurs exerçant une activité commerciale.

Résistance aux pesticides

Le développement accéléré de la résistance aux pesticides chez certaines espèces nuisibles clés (le thrips occidental des fleurs, le tétranyque à deux taches, l'aleurode des serres et plusieurs espèces de pucerons) a rendu de plus en plus inefficaces des programmes phytosanitaires autrefois fiables. La résistance est une conséquence directe de la pression de sélection : l'application répétée d'une même substance active élimine les individus sensibles et permet aux individus résistants de se reproduire. La lutte intégrée contre les ravageurs (IPM), en réduisant la fréquence et l'ampleur des applications de produits chimiques et en intégrant la lutte biologique, diminue la pression de sélection et prolonge la durée de vie effective des outils chimiques.

Réglementation et accès au marché

Limites maximales de résidus (LMR) : les niveaux de résidus de pesticides autorisés par la loi sur les cultures vivrières sont de plus en plus stricts au Canada, aux États-Unis et sur les marchés d'exportation, notamment au sein de l'Union européenne. Les producteurs qui recourent massivement aux intrants chimiques sont exposés à un risque croissant de dépassement des LMR, ce qui peut entraîner le rejet des expéditions, des restrictions d'accès au marché et une atteinte à leur réputation. Les agents de lutte biologique ne laissent aucun résidu chimique, et les programmes de lutte intégrée contre les ravageurs (IPM), qui minimisent l'utilisation de produits chimiques, réduisent le risque de dépassement des LMR tout au long de la chaîne d'approvisionnement.

Réduction des coûts des intrants

Un programme de lutte intégrée contre les ravageurs (IPM) bien conçu permet généralement de réduire les coûts globaux de gestion des ravageurs au fil du temps. La lutte biologique préventive est moins coûteuse qu’une intervention chimique réactive. Une surveillance permettant de détecter précocement les foyers d’infestation nécessite moins de moyens que la gestion d’infestations déjà établies. De plus, le surcoût lié à la résistance aux pesticides (qui nécessite des doses plus élevées, des applications plus fréquentes ou des produits chimiques plus onéreux) est entièrement évité lorsque la gestion de la résistance est intégrée au programme dès le départ.

Pression exercée par les consommateurs et les détaillants

Les exigences des distributeurs en matière de développement durable et la préférence des consommateurs pour des produits sans résidus ont créé de réelles incitations commerciales à l'adoption de la lutte intégrée contre les ravageurs (IPM), au-delà de la simple conformité réglementaire. Les programmes de certification en matière de sécurité alimentaire tels que Global GAP, Canada GAP, et les normes biologiques intègrent tous les principes de la lutte intégrée contre les ravageurs (IPM), et la capacité à justifier la mise en place d’un programme structuré de gestion des ravageurs est devenue un argument commercial décisif dans les négociations au sein de la chaîne d’approvisionnement.

 

La lutte intégrée contre les ravageurs (IPM) comme culture écologique

Fondamentalement, la lutte intégrée contre les ravageurs (IPM) invite les agriculteurs à adopter une approche écologique ; à considérer leurs cultures non pas comme des unités de production isolées, mais comme des écosystèmes au sein desquels les populations de ravageurs, les organismes utiles, la physiologie des plantes et les conditions environnementales interagissent d’une manière qui peut être gérée de façon intelligente, plutôt que simplement réprimée par des moyens chimiques.

C'est ce changement de perspective, passant de l'éradication des ravageurs à leur lutte intégrée dans un cadre écologique et économique, qui distingue la lutte intégrée contre les ravageurs (IPM) des approches qu'elle a remplacées. Pour les producteurs commerciaux confrontés à un environnement réglementaire, à une crise de résistance et à un marché exigeant de plus en plus de transparence quant aux pratiques de production, il ne s'agit pas d'une évolution facultative. C'est le modèle de fonctionnement qu'exige une production agricole durable.

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